Dvar Torah pour dimanche 1 Kislev 5775 23 novembre 2014

Divré Torah sur Vayétsé

Par le Rav David A. PITOUN

6 Divré Torah (et une histoire)

 

       1.   Obéir à la mère, mais aussi au père !

Ya’akov sortit de Beer Sheva’ et il alla à ‘Haran. (Bereshit 28-10. 1er verset de notre Parasha)

Question
Pourquoi nous préciser le fait que Ya’akov sortit de Beer Sheva’, alors que le plus important était de nous signaler son lieu de destination ? (Hormis l’explication de Rashi)

Réponse
Le Maguid de Douvno explique qu’il existe 2 sortes de voyages :

  • Lorsqu’on se rend à un endroit parce qu’on a besoin de cet endroit
  • Lorsqu’on se rend à un endroit uniquement pour fuir un autre endroit

Ya’akov Avinou était confronté à ces 2 types de voyages puisqu’il devait d’une part, obéir à l’ordre de sa mère Rivka, et fuir Beer Sheva’ à cause des menaces de mort proférées par son frère ‘Essav, et d’autre part, il devait aussi obéir à l’ordre de son père Its’hak, et se rendre à ‘Haran chez son oncle Lavan le frère de Rivka, afin d’y trouver une épouse.
Sa « sortie » de Beer Sheva comme son « déplacement » à ‘Haran représentaient l’un comme l’autre une chose essentielle pour Ya’akov Avinou, et c’est pour cela que le texte prend soin de préciser aussi bien le fait que « Ya’akov sortit de Beer Sheva’ » aussi bien le fait qu’il « alla à ‘Haran ».

       2.   Protéger d’abord l’intellect juif !

Il prit des pierres de l’endroit et les plaça à sa tête, puis, il se coucha sur place. (Bereshit 28-11)

Rashi : Il les plaça en cercle autour de sa tête pour se protéger des bêtes sauvages.

Question
Pourquoi Ya’akov Avinou se préoccupe t-il uniquement de la protection de sa tête ? Pourquoi ne se préoccupe t-il pas aussi de la protection de son corps ?

Réponse
Le livre Kol Yéhouda de notre maître le Gaon Rabbi Yéhouda Tsadka z.ts.l cite au nom du Admour de LUBAVITCH z.ts.l, que selon le principe, les actions des parents servent de repères aux enfants, et le rêve, ainsi que l’exil de Ya’akov Avinou à ‘Haran, n’ont autre vocation que de servir de leçon à ses descendants.
Or, lorsqu’Israël partira en exil, leur seule crainte sera de se protéger au niveau intellectuel, afin qu’aucune conception, aucune idée non juive, hérétique et blasphématoire ne s’introduise dans leur tête, pour ne pas que leur esprit juif en soit atteint et que le danger se propage à ce moment là sur tout le corps.
C’est pour cela que Ya’akov Avinou prit des pierres – les pierres du futur Beit Ha-Mikdash - pour protéger sa tête, qui représente la partie la plus fragile du juif, et lorsque l’esprit est protégé, il n’y a plus à craindre les bêtes sauvages, et le peuple d’Israël peut vivre éternellement dans sa sainteté et sa pureté.    

Histoire (humour)

Rashi : Il les plaça en cercle autour de sa tête pour se protéger des bêtes sauvages. Les pierres se mirent à se disputer en disant chacune : « C’est sur moi que le Tsaddik va reposer sa tête ! ». Hashem les réuni toutes en une seule pierre…

On raconte que le Gaon Rabbi Yéhonatan EYVSHEITZ z.ts.l était - depuis son enfance - très éveillé. Ses parents vivaient dans une grande pauvreté et son père ne s’offrait le luxe d’acheter des fruits uniquement le vendredi en l’honneur de Shabbat.
Un vendredi, le père acheta quelques pommes en l’honneur de Shabbat, mais se hâta de les placer en lieu sûr, de peur que le petit Yéhonatan – dans sa grande vivacité d’esprit - ne les trouve. Il les cacha donc sous son oreiller.
Pourtant, le Shabbat matin, lorsque le père alla vérifier si les pommes étaient bien là où ils les avaient placées, il fut surpris de voir qu’une seule pomme restait. Il alla immédiatement trouver son fils Yéhonatan en lui demandant où étaient passées les pommes. Le petit Yéhonatan répondit qu’il n’en savait strictement rien, mais il ajouta qu’un « phénomène » similaire était cité dans la Torah puisque les 12 pierres que Ya’akov Avinou avait placé autour de sa tête, se réunir en une seule afin que le Tsaddik repose sa tête. « Peut être qu’il en est de même pour toi – dit-il – les pommes se sont toutes réunies en une seule pour que le Tsaddik repose sa tête ! »

       3.   La Hishtadlout, l’effort personnel

Il prit des pierres de l’endroit et les plaça à sa tête, puis, il se coucha sur place. (Bereshit 28-11)

Rashi : Il les plaça en cercle autour de sa tête pour se protéger des bêtes sauvages.

Le Saba de Kelm s'attache à un autre aspect des termes employés par Rashi. Ya‘akov a placé une barrière de pierres uniquement autour de sa tête. Cela aurait-il suffi à le protéger ? Sa tête, il est vrai, s'en trouvait préservée, mais les animaux sauvages pouvaient s'attaquer aux autres parties de son corps !
Cela nous enseigne qu'en réalité chaque aspect de notre vie – notre santé, notre gagne-pain, notre survie même – est régie miraculeusement depuis le Ciel. Même si, bien sûr, on est obligé de déployer des efforts personnels, on ne doit jamais perdre de vue le fait que tout ce qu'on accomplit vient directement de Hashem et n'est pas le produit de nos insignifiantes activités. Ya‘akov a disposé des pierres autour de sa tête afin de se conformer à son obligation de fournir un effort individuel. De toute façon, sa protection viendrait directement de Hashem.

Pendant la guerre, le Saba de Novardok se trouvait dans une ville où des combats faisaient rage. Soudain, ses étudiants se rendirent compte qu'il se tenait dans une cour à découvert.

« Rabbi ! - l'appelèrent-ils. Comment pouvez-vous rester ainsi sans protection ? De grâce, retournez dans la maison ! »
« Si la maison était plus sûre que la cour, répondit le Saba, je m'y réfugierais certainement. Mais avec ce genre d'explosions, cela ne fait aucune différence. Mieux vaut donc que je reste dehors et que je renforce ma foi en la protection d’Hashem ! »

Pendant la Première Guerre mondiale, alors que Rav Yits‘hak Zeèv Soloveitshik, le Rav de Brisk, habitait à Varsovie, la ville fut soumise à des bombardements. Il descendit dans un abri antiaérien, comme tous les autres habitants de la ville. Soudain, les explosions gagnèrent en violence, au point que même le sol se mit à trembler. Rav Yits‘hak Zeèv se leva aussitôt et remonta chez lui, à l'étage supérieur.
Les gens étaient déconcertés : Si le Rav était descendu dans l'abri alors que le pilonnage était relativement modéré, il aurait certainement dû y rester quand celui-ci avait gagné en intensité.
« La raison en est toute simple, expliqua-t-il par la suite. Nous devons avoir une confiance totale et absolue dans la protection divine. Le Rambam écrit cependant qu'on ne doit pas se mettre dans une situation où il faudra un miracle pour être sauvé. Aussi longtemps que le bombardement était modéré, je suis resté dans l'abri, celui-ci ayant été construit pour résister à de telles agressions. Mais quand il s'est intensifié, il aurait fallu un miracle pour survivre même dans cette cave. Je me suis alors rendu compte que j'étais aussi bien dehors qu'à l'intérieur. »

Pendant la Guerre d'Indépendance de l'Etat d'Israël, Rav Soloveitshik était à Jérusalem quand son quartier essuya de très violentes explosions. Les dédaignant totalement, il resta toujours dans son appartement, qui se trouvait d'ailleurs au dernier étage de l'immeuble.
Un jour, pendant une attaque particulièrement intense, ses étudiants insistèrent auprès de lui pour qu'il accepte au moins de descendre jusqu'au rez-de-chaussée, où il aurait été moins exposé au danger. Rav Yits‘hak Zeèv céda de mauvaise grâce et se rendit au pied de l'immeuble. Le bombardement terminé, il remonta pour examiner l'état de son appartement. Il découvrit qu'un obus avait traversé le mur de sa chambre à coucher immédiatement au-dessus de son lit, et que des éclats étaient tombés sur le lit lui-même.
Il se tourna vers l'étudiant qui l'avait incité à partir : « Vous êtes indirectement responsable des dommages subis par mon appartement, dit-il. Si j'y étais resté, rien de cela ne serait arrivé ! »
La pensée qu'il aurait pu être tué s'il était demeuré chez lui ne l'a jamais effleuré. Hashem, qui l'avait sauvé au rez-de-chaussée, aurait pu faire exactement de même à l'étage. Aucun projectile n'aurait alors traversé le mur, et son appartement serait resté intact. (Rav Dov Lumbroso-Roth shalita)

       4.   Quand on a les pieds sur terre, on a la tête dans le ciel !

Il fit un rêve, et voici une échelle dressée sur terre et dont l’extrémité atteignait le ciel, et voilà que les anges divins montaient et descendaient de cette échelle. (Bereshit 28-12)

Le Or Ha-‘Haïm Ha-Kadosh fait remarquer qu’il y a là une forte allusion à l’humilité.
En effet, si l’individu fait preuve d’humilité à ses propres yeux, s’il est « dressé sur terre », à ce moment là, « son extrémité (sa tête) atteindra le ciel ». Il sera grand dans le ciel, comme le dit le Zohar Ha-Kadosh : « Celui qui est petit, est en réalité grand ». Grâce à cela, « Hashem se tient devant lui » l’homme se verra bénéficier de la présence de la She’hina (présence divine) avec lui…             

       5.   Ce monde-ci et le Monde Futur

Il fit un rêve, et voici une échelle dressée sur terre et dont l’extrémité atteignait le ciel, et voilà que les anges divins montaient et descendaient de cette échelle. (Bereshit 28-12)

On trouve dans ce verset – ainsi que dans les versets précédents – des allusions à la fin de la vie de l’homme sur terre, et à son arrivé dans le Monde Futur.

Ya’akov sortit de Beer Sheva’ – L’homme sort de ce monde
il alla à ‘Haran – L’homme va vers un endroit de colère (qui se dit en hébreu « ‘Haron Af » qui est de la même racine que le mot ‘Haran).
Il arriva dans un endroit où il passa la nuit dès le couché du soleil – L’homme se couche dans la tombe puisque son soleil a décliné.
Il prit des pierres de l’endroit et les plaça à sa tête – Le fossoyeur place des pierres sur la tombe du défunt.
Il se coucha dans cet endroit – Le défunt est couché dans sa tombe.
Il fit un rêve – Ce n’est qu’après son décès que l’homme comprend que ce monde n’était qu’un rêve.
Voici une échelle dressée sur terre et dont l’extrémité atteignait le ciel, et voilà que les anges divins montaient et descendaient de cette échelle. – Les anges défenseurs et les anges accusateurs montent et descendent dans ce monde afin de compter les Mitsvot et les transgressions que l’homme a fait dans ce monde.

       6.   Comment des transgressions peuvent passer pour des Mitsvot

Ya’akov embrassa Ra’hel et leva sa voix en pleurant. (Bereshit 29-11)

Rashi : en pleurant. Parce qu’il est venu les mains vides. Il se dit : « Eli’ezer le serviteur d’Avraham arriva jusqu’ici avec des boucles d’oreilles, des bracelets et des friandises, alors que moi, je n’ai rien dans les mains ! » En effet, Elifaz fils de ‘Essav  avait poursuivit Ya’akov sur l’ordre de son père ‘Essav afin de le tuer. Lorsqu’il rattrapa Ya’akov, Elifaz se rétracta car il avait grandit auprès de son grand père Its’hak, mais il dit quand même : « Que puis je faire pour m’acquitter de l’ordre de mon père ?! » Ya’akov lui dit : « Prends tout ce que j’ai, et le pauvre est considéré comme mort. »      

Le Gaon Rabbi ‘Haïm SHMOULEVITSH z.ts. fait remarquer dans son livre Si’hot Moussar, le terrible combat interne auquel est confronté Elifaz :
Il est délégué par son père ‘Essav pour tuer son oncle Ya’akov. Il se retient de le tuer puisqu’il a grandit auprès de son grand père Its’hak. Mais d’un autre côté, l’ordre de son père a de l’emprise sur lui. Il est tellement perdu qu’il ne sait pas comment réagir, jusqu’à que Ya’akov lui donne lui-même la solution, en lui donnant tout ce qu’il possède afin de devenir un pauvre qui est considéré comme mort.

Nous avons là un exemple concret de la lumière et l’obscurité qui peuvent régner dans l’anarchie à l’intérieur de l’être humain. Tout en étant le petit fils d’Its’hak qui ne peut pas commettre le meurtre, il est aussi le fils d’Essav qui lui a ordonné de tuer Ya’akov.
Mais le respect de son père l’emporte sur le reste puisqu’Elifaz demande malgré tout : « Que puis-je faire pour m’acquitter de l’ordre de mon père ?! »

Est-il concevable que la Mitsva de respecter son père, puisse passer par le meurtre ?!

Mais comme nous l’avons dit, malgré la grande lumière qui régnait en lui du fait qu’il était le petit fils d’Its’hak, malgré cela, une grosse obscurité régnait en Elifaz. 

Nous voyons d’ici de quelle façon la Torah peut être perçue différemment, dès lors où « l’obscurité » prend le dessus chez l’individu.

Les transgressions les plus graves peuvent prendre – dans l’esprit de l’homme – l’aspect de Mitsvot !!

Si on se laisse tomber dans le piège, on peut transgresser les pires fautes, tout en étant convaincu d’accomplir des Mitsvot !!

 

Shabbat Shalom

Rédigé et adapté par Rav David A. PITOUN France 5775
sheelot@free.fr